Décidément, plus personne ne fera jamais de la politique comme Phillippe
Rossillon... Philippe Rossillon nait à Boulogne en 1931 dans une famille de
la bourgeoisie protestante. Rossillon est un révolutionnaire. Il baptisera ses
deux fils Kléber et Marceau... Il sera un temps séduit par le maoisme.
Brillant diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'École nationale
d'administration (promotion Albert-Thomas, 1953-1955), Philippe
Rossillon entre dans le réseau patronal «national et social» constitué de jeunes
polytechniciens et cadres de la banque Worms, issus du groupe de pensée «XCrise
», né après le crack de 1929. Un cercle qui financera le PPF, aura
quelques ministres sous pétain comme Pucheu ou François Lehideux (gendre
de Louis Renault), ou Georges Albertini. Les autres collaborationnistes de
Vichy lui feront un grand honneur en le baptisant «Synarchie».
Tout comme Jean-Pierre Chevennement qui épouse Nisa Grunberg fille
d'un dirigeant de la banque, Rossillon entre dans le cercle par la grande porte
de la mairie, quand, au milieu ds années 50, il épouse Véronique Seydoux, la
fille de René et la petite fille de Marcel Schlumberger, lui aussi un polytechnicien
du groupe X.Crise... En 1996, la revue américaine Forbes évaluera la
fortune de Véronique Seydoux à quatre milliards de dollars américains...
Mais Rossillon n'est pas entré dans le sérail pour y pantoufler, ni toucher
des jetons de présence. Il y est entré pour en être le champion... Le bras armé,
l'idole, ou sinon rien...
Les chevau-légers de la Francité
3
Philippe Rossillon
31
A la fin des années 50, sorti de l'Ena en 1955, Rossillon commence tout de
même par tâter au commerce, ou à faire semblant, et part pour l'amérique du
Nord, à Montréal.
En 1958, à l'École des hautes études commerciales, avenue Viger, à
Montréal, le directeur François-Albert Angers présente à Philippe Rossillon
qui le lui a demandé, un bon gros jeune homme qui ne fait pas encore vraiement
de politique. «Écoutez, votre bureau est très grand, on va coller deux
bureaux face à face et ce monsieur travaillera avec vous quelque temps. »,
lance le directeur à Jacques Parizeau, le futur premier ministre du Québec qui,
trente ans plus tard echouera d'un cheveu à faire proclamer l'indépendance du
Québec...
Car Rossillon, qui cherche une cause révolutionnaire et nationale à sa mesure
vient d'en trouver une : ce sera le Québec, et même toute l'américaine française.
A partir de cet instant, déjà surveillé par les srvices de contre espionnage
canadiens, Rossillon se fait missionnaire de la civilisation française à
travers le monde nord américain et impénitent gaulliste de gauche.
Quelques mois plus tard, début 1959, Rossillon rencontre Bernard Dorin,
un jeune attaché d'ambassade. Les deux jeunes hommes se trouvent une
foule de points communs et décident de sceller désormais leur vie à l'émancipation
du Québec. Aucun des deux ne trahira jamais son serment... Leur
complot sera intense et on en parle encore...
A son retour de Montréal, Rossillon, qui rearde aussi vers le monde méditerranéen
et l'Algérie en guerre, fonde à son tour un autre groupe qui continuera
l'oeuvre de X-Crise. Cette fois, il fonde Patrie et Progrès un groupe
national et social prônant une sorte d''élitisme technocratique au service des
masses populaires... L'opération est financée par ses beaux-parents René
Seydoux et Geneviève Schlumberger. Patrie-et-Progrès sera rejoint par
d'autres énarques comme Jean-Pierre Chevennement, Alain Gomez, Philippe
Malaud, Didier Motchane... et même par des belges comme le fransquillon de
Flandres Luc Beyer qui sera plus tard député en Belgique et présentateur du
Journal télévisé de la RTB...
Pendant ce temps, Rossillon est entré au Ministère de la Coopération. C'est
le poste idéal pour avoir tous les rétextes de se rendre le plus souvent au
Canada français...
Durant les années 1964 à 1968, Rossillon visite le Québec, le Nouveau-
Brunswick et le Manitoba à plusieurs reprises, officiellement pour marquer
l'appui de la France à plusieurs institutions culturelles, officieusement pour
encourager le mouvement de prise de conscience politique des français
d'Amérique du Nord. Pour cela, Rossillon distribue régulièrement des dons
en argent et en nature à des institutions culturelles francophones. Quand ce
Les chevau-légers de la Francité
32
n'est pas l'argent de la France qu'il distribue, c'est le sien et quand ce n'est
vraiment pas suffisant, c'est celui de sa femme ! Notamment à Saint Boniface,
dans la petite communauté des métis francophones de la rivière Rouge dont
Rossillon finance entièrement la première radio..
A cette époque mystérieuse de sa vie, Rossillon recrute à tours de bras et
impressionne...
Ainsi, en 1964, l'écrivain et journaliste québécois Jean-Marc Léger, indépendantiste
résolu, premier directeur de l'Office de la langue française du
Québec, décrit un véritable possédé : «Le plus engagé, le plus impétueux, voir
Les chevau-légers de la Francité
33
Philippe Rossillon en 1959, sur un plateau de télévision où il débattait
avec Raymond Aron du destin de l'empire colonial..
le plus audacieux aura été Philippe Rossillon, qui était présent sur tous les
fronts et n'hésitait pas à agir à visière relevée et à mettre en jeu sa propre carrière.
J'ai été tout de suite impressionné par la qualité de son information, sa
franchise et sa façon d'aborder, d'attaquer les problèmes de fond (et de
front!), son humour, enfin, et son sens de la formule imagée, inattendue. Il y
avait chez lui à la fois du condottiere et du croisé, de l'apôtre et du guerillero,
l'abbé Pierre et Che Guevera mâtinés de Pierre Daninos ou de
Desproges».
A Paris, plus exactement dans le Paris officiel, tout le monde n'est pas dupe.
Le 12 novembre 1964, le premier-ministre Pompidou, en personne, met en
garde Alain Peyrefitte contre Rossillon, «qui mène une action clandestine», se
souvient l'ancien ministre dans son livre «C'était de Gaulle». Le 31 août
1967, Pompidou, décidément iquiet d'être si manifestement tenu à l'écart de
l'affaire québecoise par de Galle, se fait encore plus pressant lorsqu'il s'agit
de la mission québécoise confiée par de Gaulle à Peyrefitte : «Je ne vous
recommande pas d'emmener Rossillon. C'est un extrémiste !»
Pourtant Rossillon viendra. Puisque c'est De Gaulle qui l'impose, comme il
l'a imposé deux ans plus tôt au poste de rapporteur du Haut comité pour la
défense et l'expansion de la langue française. Dans le même temps Bernard
Dorin a é été chargé par De Gaulle de dresser le programme de la coopération
France-Québec réclamée par le Général.
Rossillon et Dorin travailleronnt intensément, sous l'autorité lointaine de
Peyrefitte, à une véritable bombe politique prévue pour exploser à l'occcasion
de l'exposition internationale de Montréal... Xavier Deniau et des diplomates
tel que Jean-Daniel Jurgensen, se agrégé à la petite équipe dont l'ambition est
désormais très claire pour tous : l'émancipation nationale du Québec
Leur plan est diabolique puisqu'il vise avant tout un fort effet sur l'imaginaire.
Rossillon a donc décidé que cette visite gaullienne ne resemblerait à
aucune autre...
***
Le 15 juillet 1967, Charles De Gaulle est à Brest pour embarquer à bord du
Colbert, le croiseur amiral de la flotte de l'Atlantique. C'est une idée de
Rossillon. Ottawa a multiplié les petites difficultés en espérant que le général
renoncerait au voyage. Peine perdue. Et comme pour marquer encore plus sa
volonté, De Gaulle accepte Rossillon accepte le lan de Rossillon. Pour ne pas
avoir à entrer au Canada par l'Ontario, ce que l'avion et le protocole auraient
exigés, De gaulle viendra par la mer ! Huit jours sur le Colbert. C'est le prix
à payer pour arriver d'abord au Québec, où De Gaulle considère qu'un "mor-
Les chevau-légers de la Francité
34
ceau du peuple français est installé, enraciné, rassemblé".
Après une courte halte aux îles de St-Pierre-et-Miquelon, le Colbert entre
dans les eaux canadiennes. Deux frégates canadiennes l'escortent et un officier
de liaison canadien, le commandant Plant, embarque à bord du Colbert.
Il ne parle pas français. Le gouvernement canadien veut ainsi signifier à De
Gaulle qu'il pénètre dans un pays Anglais...
L'entrée de la flotille dans l'estuaire du Saint-Laurent, là où le fleuve se resserre
enfin et se fait appeler «Chemin du Roy», est une surprise... Qui sont ces
milliers de gens sur les berges ? On entend leurs cris lancés vers le coiseur..
«Vive de Gaulle !», «On vous attendait !», «Vive le Québec libre !»
«Indépendance !», «Vive la France !» , «Vive de Gaulle !»... Le viel homme
n'en croit pas ses oreilles. Les réseaux préparés par Rossillon depuis dix ans,
s'époumonnent, montrent des pancartes, trépignent de joie... Et c'est communicatif
car la «claque» finit par entrainer des dizaines d emilliers de québécois
sur les berges... La croisière prend un visage de triomphe avant même que la
visite ait vraiment commncé et que De Gaulle ait posé un pied sur le sol du
Québec. Le 23 juillet, c'est l'arrivée au pied de la Citadelle de Québec. Encore
une fois, Ottawa veut humilier son invité avec, pour le recevoir, une garde
d'honneur en tuniques rouges et bonnet d'ourson à poils noirs. On ne peut imaginer
un uniforme plus Britannique. La foule, elle, a choisit son camps et ovationne
quand la musique militaire canadienne joue La Marseillaise..
Le soir même, lors d'une réception officielle au Chateau Frontenac de
Gaulle, galvanisé et sans plus aucun frein à son émotion, s'adresse aux invités
et au premier ministre Daniel Johnson: "On assiste ici, comme en maintes
régions du monde, à l'avènement d'un peuple qui, dans tous les domaines,
veut disposer de lui-même et prendre en main ses destinées....Cet avènement,
c'est de toute son âme que la France le salue"
Le lendemain il entreprend son voyage vers Montréal en suivant le "Chemin
du Roy". La foule est nombreuse et présente tout au long de la route. La
Marseillaise est entonnée à chaque arrêt et on agite des pancartes portant la
mention "Québec libre!".
L'affaire est faite. De Gaulle galvanisé par les foules amassées sur les
berges puis sur les routes du Chemi du Roy avec des panacartes nationalistes
payées par Rossilllon aux indépendantistes et sgagné par son propre lyrisme...
Rien ne l'arrêtera plus.
A son retour, De Gaulle saura remercier Rossillon en lui confiant la présidence
du Haut Comité de la langue française; poste où Rossillon multiplie les
voyages en Wallonie, en Suisse mais surtout au canada français...
Ces voyages agacent tant les canadiens qui les observent et se plaignent de
versements de plus en plus importants aux indépendantistes québecis, qu'en
Les chevau-légers de la Francité
35
1968, Pierre-Eliot Trudeau, le nouveau premier ministre libéral du Canada, ne
peut contenir sa rage. Convaincu que «Rossillon fait plus que distribuer des
albums Astérix aux enfants». Pierre Elliott Trudeau accuse publiquement
Rossillon d'être un espion. «La présence ici d'agents étrangers peut causer
un ressac dans les provinces anglaises (...) Nous sommes étonnés qu'un agent
du gouvernement français soit venu au pays sans la connaissance du gouvernement
canadien. Sans se formaliser de la visite en tant que telle, il faut dire
que cette approche peut brouiller le progrès que nous voulons réaliser. Je
crains que des non canadiens français se rebiffent contre ce genre d'initiative.
», déclare alors le premier-Ministre canadien à la télévision canadienne au
sujet de Rossillon qui, du coup, est invité par Pars à mettre un bémol...
Même si Rossillon ne jouit pas de la faculté d'être, comme le chevalier
d'Éon, tantôt un homme, tantôt une femme, le métier d'agent automissionné
qu'il pratique fascine Parizeau, le chef des indépendantistes québécois, le
vieil ami de Rossillon.
Incontestablement, c'est à voir Rossillon vivre et agir que Parizeau s'est
forgé un idéal et une volonté sans faille qui le conduiront, lui aussi, au goût
des opérations secrètes, puis au pouvoir à Québec.
Rossillon n'oublia pas non plus La France. De 1965 à 1984, au cas où il lui
faudrait devenir député, il se fit élire maire de la commune de Beynac-et-
Cazenac, en Périgord non loin du château de Marqueyssac, la propriété de sa
femme.
Pour Rossillon, les tous dernièrs instants du gaullisme sont un temps de
cocagne. Il a une réputétion mystérieuse, une aura, et, ses postes importants
au ministère de la Coopération et aux Affaires étrangères, lui permettent certaines
exentricités, comme celle qui lui permis un jour d'inviter la chanteuse
québecoise Pauline Julien au sommet de la francophonie de Niamey où, naturellement,
devant des africains médusés, la chanteuse passionnaria se leva
plusieurs fois pour crier dans une ambiance de mort : «Vive le Québec libre!».
***
Quand les années 60 s'achevent, Rossillon connaît deux grands malheurs :
De Gaulle a quitté le pouvoir et meurt quelques mois plus tard, et puis l'infatigable
«coureur des bois» moderne commençe à sentir les premiers maux de
la sclérose en plaque qui allait le tenir pendant trois décennies encore.
Sous Pompidou, qui ne l'aimait pas, Rossillon termina sa présidence du
Haut Comité de la Langue française en 1973; et puis il changea sa manière de
faire de la politique. N'ayant pas pu faire de révolution prolétarienne et nationale,
n'ayant pas pu bâtir une république de plus sur la terre, Philippe
Les chevau-légers de la Francité
36
Rossillon se mit à faire de la politique comme un prince florentin. Juste pour
ne pas s'ennuyer. Et avec son propre argent.
Cela dit, au début des années 70, la patte de Philippe Rossillon est encore
visible dans, une série d'actions-chocs menées par le Groupe Bélier tentent de
forcer le canton de Berne et la Confédération à trouver une solution au problème
jurassien (action des « objecteurs-patriotes » qui se débarrassent en
public de leurs effets militaires, dès mai 1968 ; occupation de la préfecture de
Delémont, juin 1968 ; irruption dans la salle du Conseil national lors de l'élection
du président de la Confédération Ludwig von Moos, en décembre 1968 ;
construction d'un mur fermant la porte d'entrée du Rathaus à Berne, en 1971
; invasion de l'ambassade de Suisse à Paris, en 1972, et l'année suivante à
Bruxelles.
Dans son livre “B comme Barbouzes”, paru en 1975 aux Editions Alain
Moreau, Patrice Chairoff prétendait que Rossillon appartenait aux services
parallèles de M. Foccart, le numéro 1 de la “barbouzerie” sous le règne d'un
général de Gaulle, qui ne détestait pas les incartades du genre “Québec libre”.
En 1976, Philippe Rossillon crée l'association France Acadie/Amitiés acadiennes
et puis France-Louisiane en 1977. Toujours sous la surveillance des
services secrets de la gendarmerie Royale canadienne GRC qui n'hésite pas
jusqu'à voler le sac à main de Louis Baudouin, la future minsitre québecoise,
qui accompagnait Rossillon lors d'une tournée en Acadie où Rossillon apportaont
encore une fois des fonds français pour sauver “L'Evangéline», le quotidien
francophone d'Acadie,
Ceci dit, en 1980, le référendum manqué au Québec vient sonner le glas de
l'aventure francitaire,au moins dans sa dimension politique sérieuse.
Rossillon s'impliquera un moment en Wallonie, notamment en finançant, à
Bruxelles, le Front Démocratique des Francophones FDF du social-chrétien
Lucien Outers, éditeur du couteux hebdomadaire «4millions4». Rossillon
offrira même une résidence secondaire à Lucien Outers dans le village périgourdin
dont il était le maire, ceci afin que les deux hommes planchent chaque
été sérieusement sur la question belge...
En 1983, Philippe Rossillon sort enfin de son sillon francitaire où rien n'a
vraiment poussé pour lui. Il prend la direction de l'Union Latine, une association
internationale tombée en désuétude et qu'il va remettre sur pied, toujours
avec la fortune de sa femme, créant à Paris un cinéma (le Latina), une
radio (Radio Latina) etc...
Jusqu'à sa mort, en 1997, Philippe Rossillon trainera sa sclérose en
plaque... On parla encore de sa patte dans les opérations du Groupe Francité
en Val d'Aoste, où Rossillon cultivait l'amitié de Mario Andrione, le bouillant
président francitaire de la Région autonome... Et puis, la neige du canada, les
Les chevau-légers de la Francité
37
mélopées des indiens de la rivière Rouge, les rugissements de l'Atlantique à
Caraquet, le bruit des grosses larmes de René Lévesque, les cris de Pauline
Julien et, surtout, ceux de la foule au passage de De Gaulle sur le Chemin du
Roy... tout cela se mélangea dans son dernier soupir.
Aujourd'hui, l'Union Latine se porte bien. Trente-trois états y adhèrent.
France-Acadie existe encore sous la présidence de Bernard Dorin qui n'a rien
changé à la force de son serment...
Il n'y a que le fils ainé de Philippe Rossillon qui se porte mal. A 54 ans,
Kléber Rossillon, vient de perdre le plus gros de ce qui lui restait de fortune
dans la banqueroute de la bansque Madof, en jouant sur la sicav Luxalpha...
Pourtant, bien que polytechnicien dans la plus pure tradition familiale
«Schlum», Kléber Rossillon ne s'occupait sagement que des jardins de son
château du Périgord et de la gestion du château de Langeais, en Touraine.
Kléber Rossillon a porté plainte contre sa banque, la BNP, mais la BNP
c'est un peu comme les anglophones du canada, cela ne cède pas comme
cela..
Les chevau-légers de la Francité
38
Après l'énarque activiste Philippe Rossillon, qui s'attaqua seul à l'unité
canadienne, après Bernard Dorin et Xavier Deniau qui portèrent le
complot du Québec libre jusqu'au sommet de la République, il faut
maintenant évoquer le cas d'un autre condottiere de la «Francité», un condottière
aux mains plus sales : Rodolphe Crevelle, agent notoirement financé par
Philippe Rossillon, comme le fut également Yves Bataille (P.51) dont la
«Lettre de la Francité» fut longtemps soutenue par Philippe Rossillon et continuée
par Crevelle sous le titre «Lettre de la Grande France».
Traiter du cas assez original de l'agitateur Rodolphe Crevelle nous permettra
aussi de croiser la trajectoire d'un autre possédé d'envergure : Gérard
Bouchet, ce «psychopathe du complot», comme le surnommèrent les magistrats
qui le jugèrent et l'envoyèrent passer quelques années à la centrale de
Clairvaux en 1962.
Né en décembre 1955, ancien élève du Lycée André Maurois de Deauville,
Rodolphe Crevelle fait apparemment ses premières armes politiques en 1975,
au sein de la mouvance anarchiste, plus précisément dans l'organisation révolutionnaire
anarchiste ORA (future Organisation communiste libertaire OCL)
qui encadre les «autonomes» de Caen et Rouen. Crevelle est le principal
meneur des fameuses descentes de «récupération personnelle» qui ravagèrent
en 1976 la rue d'Amsterdam, après avoir été mobilisées à l'aide de convocations
sybillines passées par Crevelle dans la rubrique petites annonces du quotidien
Libération...
Les chevau-légers de la Francité
39
4
Rodolphe Crevelle
En 1979, Crevelle, dont l'activisme débridé heurte le fond pacifiste des
libertaires, publie un court mémoire sur Léon Bourgeois, le ministre radicalsocialiste
de la IIIème république qui, en tout premier, théorisa le solidarisme
comme doctrine alternative au marxisme. Crevelle ne tarde pas à rejoindre le
courant de gauche du Mouvement Solidariste Français (MSF) de Gérard
Bouchet. Un mouvement exsangue. Catholique progressiste recrutant cyniquement
chez les nationalistes et révolutionnaires de tous bords, Bouchet inspire
la doctrine solidariste en véritable «gourou», préconisant un anti-stalinisme
virulent mais appuyé néanmoins sur un parti-pris ouvertement anticapitaliste
sous la bannière de la «doctrine sociale de l'Eglise». Au fil des ans,
Crevelle donnera, à ce qui fut souvent comparé à une secte gauchiste frayant
dans les ruisseaux de l'extrême-droite, son sens aigu de l'agit'prop appris et
mis en pratique dans les squats autonomes de l'ORA. Cependant, en ces derniers
mois du MSF, au moment où il arrive dans un mouvement progressivement
déserté par toutes ses figures historiques comme Pierre Sergent,
Crevelle se fait discret. Il ne participe pas aux dernières opérations du MSF
bloquant la ligne du Paris-Moscou..
A cette époque, Gérard Bouchet est engagé à fond, avec Philippe Lemoult
et Francis Bergeron, dans la solidarité active avec les polonais de Solidarnosc,
le seul mouvement solidariste connu du grand public dans l'histoire.
Ancien activiste OAS mais intellectuellement soumis à la ligne du quotidien
catholique La Croix; apôtre paradoxal d'une sorte d'extrémisme armé
mis au service d'une vision sociale-chrétienne au patriotisme tempéré, Gérard
Bouchet refusera, fin 1977, le ralliement au Front National de son mouvement
de jeunesse (le GAS), de ses principaux cadres nationalistes (Jean-Pierre
Stirbois, Michel Collinot, Jean-Claude Nourry, formant l'Union Solidariste),
et du courant traditionaliste-chrétien du MSF (Bernard Anthony et le noyau
premier de ce qui deviendra Chrétienté-Solidarité...).
Le coté «catho de gauche» de Gérard Bouchet l'empêchait, semble-t-il,
d'admettre que l'avenir du nationalisme était dans cette extrême-droite pourtant
fréquentée par lui au cours de ses années de jeunesse à l'AF, avant que
Gérard Bouchet ne suive, jusqu'à l'OAS et jusqu'au mitraillage frénétique de
tous les bars arabes de Toulouse, le petit réseau MRP qui accompagna le
ministre démocrate-chrétien Georges Bidault dans sa politique pro «Algérie
française»...
Deux ans plus tard, 1979, Gérard Bouchet est une nouvelle fois abandonné,
mais cette fois par ses derniers fidèles du «courant solidariste authentique».
Ceux-là, après le suicide de leur camarade Alain Escoffier qui s'est immolé
dans les locaux de la compagnie soviétique Aéroflot, quittent Boucher pour
rejoindre l'activisme humanitaire anti-communiste prôné par Alain Boinet,
Les chevau-légers de la Francité
40
Philippe Lemoult, et Laurent Maréchaux (le futur écrivain). Tous trois fondent
l'ONG «Solidarité» dont les premières missions auront encore un fort
caractère anti-communiste, puisque Philippe Lemoult était l'organisateur des
fameuses distributions de tract organisées entre 1978 et 1980 par le MSF sur
la Place Rouge à Moscou....
Chef abandonné, décrié pour la cruauté de son caractère, accusé par certains
41
Les chevau-légers de la Francité
Gérard Bouchet
(François Duprat) d'avoir donné à Escoffier l'ordre de son sacrifice, Bouchet
se replie provisoirement, comme Bernard Anthony, à l'intérieur du Groupe
pharmaceutique Fabre à Castres. Il n'est plus alors suivi que par deux cadres
du MSF, deux militantes issues de l'extrême gauche : sa propre compagne
Anne-Marie Denis et Sylviane Baudois, journaliste au Monde et future directrice,
dans les années 2000, de Satiricon, le journal satyrique de la gauche toulousaine
(Baudois est également toujours liée au réseau des anciens solidaristes
constitué autour de Médiation.net de Philippe Lemoult et l'ONG
Solidarité d'Alain Boinet).
***
En 1980, Rodolphe Crevelle, avec une poignée de nervis solidaristes rouennais
et parisiens, tels que le boxeur Nicolas Vue, forme le groupe Année Zéro
qui, à la frontière de la politique et du droit commun, représentera désormais
le toulousain Gérard Bouchet à Paris, dans le milieu étudiant et «jeunes activistes
» où Gérard Bouchet est grillé mais où prolifèrent, sur le même registre
qu'Année Zéro et son «solidarisme de gauche», des bandes politiques aussi
pittoresques que le fameux «groupe des teckels», cinq jeunes bourgeois parisiens
du GAJ réunis autour de Jean-Christophe Canter (l'actuel maire UMP
de Senlis) perpétuellement armés de marteaux et connus pour être, certes
petits, mais méchants, et fiers de l'être...
Ancien autonome, bon orateur et «révolutionnaire permanent» agissant
depuis sa librairie rouennaise «Le livre d'Histoire», Crevelle est tout désigné
pour prendre la direction du groupe.
Au début des années 80, Année Zéro est invitée par Gérard Bouchet, admirateur
passionné de la méthode «entriste» de Léon Trotsky, à infiltrer le
Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) de Jean-Gilles Malliarakis,
qui se présente lui aussi comme solidariste, mais d'extrême droite. Il s'agit
pour Bouchet de recruter au MNR une nouvelle génération de militants activistes.
A cette époque, les consignes venant de la villa-forteresse louée par
Bouchet à Saint-Julia-de-Gras-Capoue, sont chaque année un peu plus rares,
et Crevelle n'est jamais aperçu dans le Lauragais.
Année Zéro édite alors un maigre bulletin intitulé Rupture, qui doit être distingué
du mensuel Jeune Nation Solidariste, dirigé par Bertrand Burgalat
apôtre de la transformation du MNR en mouvement de «Troisième Voie»,
après avoir incarné un moment un projet d'entrisme solidariste au sein du
CERES de Jean-Pierre Chevennement. Bertrand Burgalat, fils de préfet et
mari de l'actrice Valérie Lemercier, est aujourd'hui un célèbre musicien-producteur
electro. Dans le même temps, Année Zéro infiltre d'autres groupes
Les chevau-légers de la Francité
42
nationalistes comme l'Action Française ou la Garde Blanche légitimiste fondé
par Crevelle semble-t-il dans le seul but d'y recruter des scouts catholiques
pour le réseau Bouchet, lui même ancien d'AF et proche de Nicolas
Kayanakis, plus tard secrétaire général de l'AF dans les années 90.
En 1984, en désaccord avec l'activisme échevelé de la section solidariste
rouennaise obéissant à Crevelle, Etienne Lavigne (officier parachutiste de
réserve, aujourd'hui directeur du rallye Paris-Dakar) et quelques autres militants
quittent Année Zéro pour rejoindre en afghanistan Alain Boinet et son
organisation humanitaire anti-communiste «Solidarité» engagée auprès du
Commandant Massoud que «Solidarité» ravitaille régulièrement en coupures
de vrais dollars...
En 1985, sur RLP (Radio Le Pen, qui émet sur une bande enregistrée
consultable par téléphone...), Jean-Marie le Pen, averti par la police d'un
complot contre sa vie, tient à prendre les devants publiquement en annonçant
que Rodolphe Crevelle se prépare à l'assassiner. Selon Le Pen, c'est Bouchet
le commanditaire. En effet, Bouchet est redouté par ses anciens disciples
Stirbois et Collinot qui décrivent au président frontiste un véritable forcené. Il
faut dire que Bouchet passe les premières années triomphantes du lepénisme
à préconiser inlassablement l'élimination révolutionnaire de Le Pen. Mais la
dénonciation par Le Pen du projet solidariste se fait sans preuve car, pendant
toutes les années 80, Bouchet et son braqueur Crevelle n'ont jamais été aperçus
ensemble et nul n'a pu prouver leurs contacts au plus chaud des actions
d'Année Zéro...
En 1986, Rodolphe Crevelle, chargé de financer, via Année Zéro, une éphémère
tentative de «MNR maintenu» (qui aurait été naturellement ramené sous
le contrôle de Gérard Bouchet), est arrêté et emprisonné pour une série de
onze attaques à main armée dans des bureaux de poste et supermarchés, en
compagnie de deux de ses militants rouennais.
Par la suite, Crevelle sera transféré de Fleury-Mérogis à la prison de
Fresnes. En effet, au bâtiment D2 de Fleury, Crevelle formait un trio trop
remarqué avec les frères Claude et Nicolas Halphen, deux des six tueurs
d'Action Directe arrêtés après la fusillade de l'avenue Trudaine. Condamné à
cinq ans de prison par la cour d'assises de Nanterre, Crevelle sort de la prison
de Fresnes début 1990 et renoue un an plus tard avec le militantisme solidariste.
C'est à ce moment-là que Bouchet et Crevelle commencent à participer
aux mêmes réunions et conférences; et que Crevelle fréquente la grande villa
lauragaise que Gérard Bouchet loue à Saint-Julia-de-Gras-Capou (31) pour y
vivre une existence recluse de «Trosky au Mexique»...
***
Les chevau-légers de la Francité
43
En 1991, Rodolphe Crevelle fonde le Groupe solidariste «Francité», dont il
prend la direction opérationnelle, cette fois encore sous le contrôle idéologique
de Gérard Bouchet qui, toutefois, apparaît dans l'organigramme uniquement
comme formateur du groupe, invitant seulement chaque nouvelle
recrue à passer une semaine, seule en tête à tête, avec le vieux doctrinaire.
C'est au contraire Philippe Malaud (1925-2007), ancien ministre du Général
De Gaulle, qui prend la présidence honorifique de l'organisation et participera
même à quelques opérations d'agitation en val d'Aoste. Avec Crevelle, le
groupe est taillé pour naviguer à son aise au sein du milieu international de la
«francité» militante où, du Québec à la Wallonie, en passant par le Jura du
Groupe terroriste Bélier, toutes les organisations francitaires sont classées à
gauche. Crevelle adapte le solidarisme à la solidarité des peuples et Philippe
Malaud apporte, malgré sa présidence d'honneur du CNI, la caution «ministre
du Général de Gaulle» qui constitua toujours le véritable sésame dans ces
milieux jamais oublieux du «Vive le Québec Libre».
En effet, ces cercles et mouvements du Québec, de Belgique, d'Aoste ou
de Suisse (parfois importants et au pouvoir) ont toujours été principalement
relayés en France par les «gaullistes de gauche» (comme Rossillon) ou les
«gaullistes tout court», comme Malaud qui, comme son ami Rossillon, fut lui
aussi membre du très mythique groupe «Patrie et Progrès», ce complot intellectuel
intense regroupant en 1961 de jeunes «enarques kémalistes» tels que
Chevennement, Gomez, Motchane, Rossillon, Malaud, qui voulaient unanimement
interdire l'islam en Algérie au pas de charge, retirer tous les voiles et
toutes les jellabas, mettre tous les fellaghas en costumes, et assimiler les
arabes à coups de modernité socialiste forcée, afin de conserver l'Algérie à la
République au train d'une assimilitation «express».
Au départ, Francité s'implique dans les milieux rattachistes wallons.
Rodolphe Crevelle et Jacques Borde (ancien membre du pompeux «Conseil
solidariste de la révolution» du MNR) conduisent ensemble la manoeuvre en
organisant dès 1993 à Paris les premières conférences du mouvement wallon
(Wallonie Libre, Solidarité Wallonie-Bruxelles, Retour à la France) où pourront
ainsi s'exprimer pour la première fois en public en France : Jacques
Rogissart, Maurice Lebeau, Max Evrard, qui incarnaient alors le combat rattachiste
dans ses principales variantes.
Francité édite un bulletin : «La Lettre de la Grande France» largement diffusé
dans les milieux rattachistes wallons et au Jura.
Décembre 1992, les militants solidaristes de Crevelle, logés dans des appartements
de sport d'hiver défient la police andorrane et les services français et
espagnols qui les traquent. Francité couvre les vallées d'Andorre d'affiches
hostiles à l'abandon du statut médiéval et à la fin de l'influence française
Les chevau-légers de la Francité
44
directe et absolue sur la co-principauté. Crevelle et son ami Sixte-Henri de
Bourbon-Parme (voire p.107) rejoignent le petit groupe de francophiles qui
mène campagne contre le référendum de mars 1993. Derrière Antoni Ubach
directeur de la sécurité sociale andorrane formé à Sciences-Po de Paris,
Martina Camiade, universitaire perpignanaise et éditrice catalaniste, a pris le
contrôle de la paroisse francophile de Canillo.
Le parti francophile des trois «paroisses hautes» mène ainsi une campagne
de brouillage politique que personne n'attendait, et n'était, surtout, prêt à
accepter. Cependant, le 14 mars 1993, les francophiles andorrans ne rassemblent
que 25% des suffrages derrière le Non. lls le payeront cher. Antoni
Ubach et Martina Camiade sont aussitôt arrêtés sous prétexte de détournements
de fonds dans leurs activités respectives. Camiade passera quelques
mois en prison. En ce qui concerne Antoni Ubach, ce sera plus sérieux
puisque l'ancien diplômé de science-Po Paris sera détenu plusieurs années
dans une prison barcelonaise où l'Etat andorran (ne disposant que d'une
dizaines de geôles médiévales situées sous le Conseil général des Vallées)
l'avait «confié» aux bons soins de l'Espagne. Antoni Ubach ne sera jamais
réhabilité malgré ses nombreux recours devant la cour européenne des Droits
de l'Homme. Quant à Crevelle, recherché mais pas pris, agissant en ces
années-là sous le pseudonyme de Marc Dorcet, il deviendra rapidement la
marotte picaresque des intellectuels andorrans qui vont, comme le peintre
francophile Sergi Mas et son «cercle des artistes andorrans», construire dorénavant
la légende locale de Crevelle considéré comme le nouveau Boris
Skossireff, un autre possédé.
Quelques semaines plus tard, de retour en France, Crevelle, rejoint par une
trentaine d'étudiants «royalistes anti-fascistes» conduits par Stéphane Tilloy
qui les fait guerroyer dans les rues de Paris contre le GUD, organise, avec le
paysan gersois Jean Jegun, la logistique du second blocus de Paris décidé par
la Coordination Rurale de Jacques Laigneau que Gérard Bouchet, cette fois
encore associé à Alexis Arette Landresse, vient de recruter dans son ultime
réseau insurrectionnel, au coté du très controversé Christian Poucet (CDCA)
qui sera assassiné en 2001 par des tueurs professionnels (Voir p. 99).
En 1994, toujours dans la suite du combat syndical des paysans et marinspêcheurs,
Crevelle, qui a élargi Francité à quelques cadres royalistes -tels
Frédéric Wincler, Pierre Jeanthon, et Alexandre Boritch-, envahit Ecréhou, un
petit archipel britannique situé entre la côte normande et l'île anglo-normande
de Jersey, mais également revendiqué par les marins-pêcheurs français de
la baie de Granville? A Barneville-careteret, notamment, les patrons pecheurs
s'estiment perpétuellement floués et brimés par les autorités maritimes jerriaises
qui leur rationnent leur juteuse pêche au homard.
Les chevau-légers de la Francité
45
Crevelle, avec 250 français (dont un prêtre qui dira une messe !) embarqués
sur six chalutiers armés par les comités de survie de la pêche de Granville et
Barneville-Carteret, envahit l'ile pendant une journée et, sous son pseudonyme
de Marc Dorcet, fait la Une des médias britanniques friands d'histoires
insulaires...
***
A partir de l'hiver 1994, Crevelle se lance à corps perdu dans l'opération de
sa vie : la tentative de sécession du Val d'Aoste. Soutenu en sous-main par
l'ancien président du gouvernement autonome de la Vallée, l'avocat ultra
francophile Mario Andrione, que lui aurait présenté Philippe Rossillon
(l'énarque milliardaire qui avait monté l'opération «Vive le Québec Libre» de
De Gaulle avant de créer France-Acadie et France Louisiane...).
Notoirement financé par Rossillon, qui dispose de la fortune de son épouse
(née Seydoux-Schlumberger), Crevelle lance des incursions spectaculaires en
territoire italien qui seront appelées «blitz de Francité» dans la presse italienne.
Ainsi, toujours cagoulés (sauf Crevelle, qui signe et authentifie toutes les
opération du groupe avec son propre visage), les militants de Francité s'attaquent
aux néo-fascistes italiens du MSI de GianFranco Fini, notamment à leur
siège valdôtain pris d'assaut par Francité devant les caméras de la RAI.
Dans le milieu des années 90, Francité forme le groupe action et le service
d'ordre de l'Alliance Solidariste, fédération co-présidée par Gérard Bouchet
(courant solidariste de gauche) et Alexis Arette-Landresse (ex FN, courant de
droite). Rodolphe Crevelle, imposé par Gérard Bouchet, est le premier secrétaire
général de cette Alliance Solidariste qui tente une dernière fois d'unir les
deux versants peu conciliables du solidarisme.
Crevelle est alors secondé par le lyonnais Serge Lévy, officier parachutiste
de réserve qui fait office de commandant opérationnel de l'organisation. A
cette époque, Francité, forte d'une cinquantaine de membres et d'une centaine
d'occasionnels, recrute toujours tous azimuts jusqu'aux militants de l'ultra-
gauche laïque comme Nicolas Pommies, aujourd'hui un des principaux
animateurs de Riposte Laïque chargé des relations internationales du regroupement
MARS-Gauche Républicaine.
Le 15 septembre 1996, alors que Serge Levy parvient de son côté à soustraire
son équipe à l'arrestation, Crevelle est arrêté, avec 15 autres solidaristes
(dont trois femmes), par les forces anti-terroristes italiennes, à l'aube, dans le
Valgrisenche, une petite vallée perdue de l'autre côté du Col du Petit Saint-
Bernard où Crevelle vient de proclamer l'indépendance du Val d'Aoste, le
jour même ou la Léga Norte d'Umberto Bossi a proclamé de son côté l'indé-
Les chevau-légers de la Francité
46
pendance de la Padanie. Cette année-là, la chambre des députés et le Sénat italiens,
dans un rapport parlementaire (page 59), consultable sur internet, feront
figurer Crevelle au hit parade des menaces terroristes pesant sur la péninsule.
Enfermé aussitôt dans la forteresse de Brissogne, mais pris sans armes,
Crevelle sera finalement relâché avant d'être condamné à six mois d'emprisonnement,
une condamnation à laquelle il échappera en se réfugiant en
France dès le lendemain de son placement en liberté surveillée.
Le reste du groupe, dont Marie-Amélie Caillard, blonde égérie de Francité,
sera libéré de Brissogne au bout de quelques jours. Le flop de l'indépendance
valdôtaine marque la fin de Francité qui s'évanouit en 1997. Gérard
Bouchet condamnera durement l'échec de Crevelle qui, de son côté, se remettra
difficilement d'être débarqué par son gourou. Toujours aussi cruel,
Bouchet nommera à la place de Crevelle, l'éternel homme de main de celuici,
le boxeur Nicolas Vue... A partir de ce moment, on ne voit plus Crevelle à
Saint-Julia de Gras-Capou, le mouvement solidariste sombre dans la déprime,
Philippe Rossillon meurt en septembre 1997, Gérard Bouchet ne paye plus
son loyer et voit même sa fidèle Anne-Marie Denis le quitter pour devenir
libraire régionaliste à Soreze.
Un complot est bien terminé. Il aura duré trente ans.
***
Aussitôt, Crevelle se reconvertit avec fracas dans la presse locale «trash».
En 1999, il devient reporter et responsable de l'édition de Creil de l'hebdomadaire
départemental Oise-Hebdo où l'on retrouve également Laurent
Latruwe, un militant d'extrême-droite propulsé par le directeur Vincent
Gérard qui obtiendra finalement le départ de Crevelle, jugé trop à gauche dans
une rédaction oisienne explosive et peu commune dans le paysage de la presse
locale en France. A Creil, Crevelle avait retrouvé un autre solidariste, Jean-
Christophe Canter, un ancien «Teckel» qui, à cette époque, partait à la
conquête de Senlis.
Condamné à de multiples reprises pour des «délits de presse», Crevelle
entame alors une carrière de journaliste à scandale et à procès... On retrouve
plus tard la trace de Crevelle à la direction de l'hebdomadaire Le Grand Lille
Standard où la police sera par deux fois contrainte, à la requête du directeur
du quotidien la Voix du Nord, à retirer l'hebdomadaire de Crevelle des rayons
des marchands de journaux.
Puis, on le retrouve une nouvelle fois à Oise-Hebdo, responsable cette fois
de l'édition locale de Beauvais où, renouant avec l'activisme qui le démangeait
visiblement encore, il traque le sérial killer Jacky Haddouche et organi-
Les chevau-légers de la Francité
47
se les manifestations publiques de la famille de Léo Capon, une retraitée
beauvaisienne assassinée par Haddouche en juin 2002.
En 2001, Crevelle épouse Ramlia Boufelka, une sage femme algérienne
directrice du planning familial de Laghouat qui a fui le FIS et s'est exilée à
Paris. Replié en 2004 à Deauville avec son épouse, Crevelle y édite le Scoop
de la Côte, au prix de quelques gardes à vue retentissantes. Localement.
Le couple, sans enfants, aurait divorcé en 2008.
Début 2006, Crevelle publie en kiosque la revue TransEurope dont la naissance,
consacrée à «l'actualité des peuples oubliés d'Europe», est annoncée
par Patrick Poivre d'Arvor lors de son journal télévisé. On retrouve sa trace à
la fin 2006, quand Crevelle dirige à partir de la principauté d'Andorre, l'hebdomadaire
gratuit Sud Journal distribué massivement de Toulouse à
Perpignan grâce à des publicités récoltées par Antonia Escoda, présidente de
la gauche autonomiste francophone du Pas de la Case et proche amie de
Crevelle. A Toulouse, Crevelle a retrouvé l'avocat Serge Didier, ancien député,
maire adjoint de Toulouse, propriétaire d'un hebdo local, ancien chef du
service d'ordre solidariste de Gérard Bouchet, et devenu en s'enbourgeoisant
l'homme lige de Dominique Baudis dont Sud Journal défendra naturellement
l'innocence et la réhabilitation politique. SUD Journal de Crevelle est aussi le
seul journal à dresser l'oraison funèbre émue de Gérard Bouchet, mort seul et
oublié de tous dans un dénuement absolument digne de la dimension dostoïeskienne
de son personnage, seulement hébergé dans une sous-pente par un
commerçant charitable de Revel qui avait vaguement entendu parlé de
Bouchet comme d'une figure. La pleine page de Crevelle se conclue seulement
par un étrange «Gérard... Bon Dieu... Gérard...» qui en dit peu, mais
beaucoup à la fois, sur ce qui avait longtemps uni les deux «psychopathes».
C'est un article paru dans les colonnes de Sud Journal et intitulé «Mon voisin
est une mosquée» qui ramène cependant Crevelle à la Une. En 2009, Il
sera condamné à trois mois de prison ferme pour «Mon voisin est une mosquée
», un article humoristique consacré à l'impact d'une petite mosquée de
quartier sur ses proches voisins de la petite ville de Muret, au sud de Toulouse.
En 2007, Crevelle dirige l'hebdomadaire rural Le petit Journal de l'Aude où
il publie «Chasse au blanc à Gruissan», article pour lequel il est une nouvelle
fois poursuivi par la justice qui, par ailleurs, condamne son associé Alain
Paga à une amende de 90 000 euros, ceci pour punir un autre article de
Crevelle assimilant la CGT et le PCF à des «saboteurs de train»...
Fin 2007, on retrouve Crevelle à la tête de l'hebdomadaire trash «La
Semaine de L'Hérault» qui s'étend de Béziers à Montpellier. Après deux
années, la Semaine de l'Hérault aurait cessé sa parution.
Les chevau-légers de la Francité
48
D'une première union avec une militante anarchiste
rouennaise, Rodolphe Crevelle a eu un fils,
Marc-Henri Crevelle, musicien de hard-rock aperçu
en 2008 dans les milieux identitaires et membre
d'un groupuscule rouennais qui serait lui aussi
engagé dans le solidarisme.
Désormais orphelin de son maitre à penser,
Crevelle est revenu une première fois à la politique
au printemps 2009, quand il a fait paraitre à
grand tirage national dans tous les kiosques de
France, deux numéros d'un mensuel «trash politique
» Actu France dans lequel il fustigeait le
mouvement royaliste assimilé par lui à un «milieu
de fins de race».
Aux dernières nouvelles, toujours sur la brèche du «solidarisme de gauche»
dont, depuis la mort de Bouchet, il est probablement le dernier représentant
avec le réseau endormi Boinet-Lemoult-Baudois, Crevelle, toujours sur la
voie de l'irrédentisme et de la «grande France», serait en train de réactiver
son Groupe Francité rebaptisé Groupe de solidarité Wallonie Française...
Un nouveau clin d'oeil crevellien à son public... Mais que vaut l'incontestable
souffle de Crevelle, aujourd'hui, seul, sans la dureté de Bouchet ?
***
Les chevau-légers de la Francité
49
Rodolphe Crevelle
Les chevau-légers de la Francité
50
Aujourd'hui entré dans la soixantaine, Yves Bataille, l'ancien rédacteur de
la «Lettre de la Francité», n'est plus un obscur libraire rive gauche, un rien
négligé, aux ongles sales et aux cols de chemise jaunis : il est une légende...
Un petit Che Guevarra... en tout cas un des rares «activistes en actes» guerroyant
au nom du panslavisme anti-américain.
Souvent présenté en France dans les milieux d'extrême droite comme «géopolitologue
», Bataille vit depuis plus de dix ans en Serbie où il a épousé l'espionne
serbe Mila Aleckovic Nikolic, qui transforma aisément Yves Bataille
en agent serbe «pour la vie»... Il faut dire que l'espionne étant jeune, blonde,
jolie, et Bataille étant de toute façon pro serbe et anti-américain depuis longtemps,
le travail ne fut pas difficile.
Fils de magistrat et petit-fils d'officier catalan de la Coloniale, Bataille,
expliquait récemment , de nouveau sur un site d'extrême-droite, son engagement
par l'enfance, par l'origine et l'aïeul : «Je tiens peut-être de ce dernier
l'attrait des grands espaces. Descendants d 'artisans catalans qui sous Louis
XIV construisirent les défenses de Vauban sur la frontière espagnole au temps
du rattachement du Roussillon à la France, les Bataille ont aussi un lien avec
les Cardi de Sansonnetti, noblesse corse ralliée à la France avant même que
la Corse ne devienne française. Par la famille de mon père, magistrat en
Algérie puis en « Métropole », je suis un descendant du Général Mouton
Duvernay, député royaliste de la Haute Loire rallié à Napoléon pendant les
Les chevau-légers de la Francité
51
5
Yves Bataille
«Cent Jours » et fusillé sous Louis XVIII, et du Général La Fayette qui fut à
l'origine de la création des Etats-Unis. Je suis un Français qui a passé sa
prime enfance en Grande Kabylie et a fréquenté un temps le Collège de
Jésuites de Notre-Dame d'Afrique d' Alger. Un Français du dehors donc - ce
qui explique le nationalisme - qui a toujours gardé le lien avec la Mère Patrie
même lorsque celle-ci le décevait profondément.
Au commencement de sa trajectoire, Bataille était militant nationaliste
révolutionnaire au sein des GNR de François Duprat. Avec d'autres militants
«NR» comme Gondinet ou Vatré, Bataille, influencé par Jean Parvulesco et
Jean Thiriart, voulait alors infléchir le nationalisme révolutionnaire de Duprat
vers un national-communisme auquel il donna d'ailleurs son premier bulletin
français intitulé : Correspondance Européenne.
Puis, comme Crevelle, Yves Bataille fut au début des années 80 un agent de
Philippe Rossillon. Yves Bataille effectua ainsi quelques voyages au canada,
notamment auprès des métis de la Rivière Rouge qui intéressaient Rossillon
au plus haut point puisque l'initiateur du «Vive le Québec libre !» voulait
donner à ces 80 000 francophones rassemblés autour de la petite ville de Saint
Boniface, une nouvelle épine française dans le pied du Canada...
***
Ainsi, lancé sur la piste de Louis Riel, héros des métis de la Rivière Rouge,
père du premier gouvernement
du Manitoba, qui
périt, à la fin du 19ème
siécle, pendu après avoir
conduit une remarquable
chouanerie contre les
«tuniques rouges», Yves
Bataille crut lui-aussi au
potentiel révolutionnaire
du canada français...
Bataille n'a jamais caché
à personne son engagement
dans le «réseau Rossillon»,
un réseau avec lequel il
communiait d'ailleurs totalement
puisque, comme
Rossillon lorgnant sur les
masses chinoises avec
52
Les chevau-légers de la Francité
admiration et envie, Yves Bataille fut toujours attiré par le national-bolchévisme...
qui ne fut pas inventé par des hooligans russes mais par des ouvriers
allemands dès 1919, puis théorisé par un belge, le fameux Jean Thiriart,
ancien rexiste. Thiriart est le véritable maître à penser de Bataille même si
celui ci professe aussi son admiration pour les bouquins de De Gaulle,
Vilfredo Paretto, Georges Sorel et Jacques Bainville.
Manifestement, Yves Bataille a également lu dans son enfance les bandes
dessinées de Blek le Roc, ce David Crocket à la mode franco-canadienne qui
faisait les cauchemars de tous les «tuniques rouges» de sa majesté... Blek le
Roc, crée en Italie, puis édité en France par les éditions Lug qui publieront
l'intégralité des aventures de Blek. Tout d'abord en noir et blanc dans la revue
de petit format Kiwi, puis dans la revue éponyme Blek où de nouveaux épi-
Les chevau-légers de la Francité
53
sodes furent conçus par des pointures du genre : Jean-Yves Mitton, André
Amouriq ou Ciro Tota, tous classés à droite. En 1988, des dessinateurs yougoslaves
reprirent eux aussi le personnage.. Mais Yves bataille n'y était à
priori pour rien !
Sous les ordres de Rossillon, Yves Bataille ne s'est pas contenté d'aiguillonner
les métis de la Rivière Rouge du Manitoba, il a surtout été actif en
Acadie où Rossillon, au cours des années 70, mena une partie serrée.
En effet, quelques années avant de créer l'associaton France-Acadie qu'il
finança pendant 20 ans sur sa seule cassette personnelle, Philippe Rossillon
avait pris contact avec l'entourage de l'ancien premier-ministre du Nouveau
Brunswick, Louis. J. Robineau surnommé «P'Tit Louis» dans toute la province
où les francophones sont le peuple premier et constituent encore 40% de la
population regroupée sur la cote nord.
Rossillon active ainsi, avec la bénédition de Robineau, le Parti acadien, officiellement
fondé en 1972 sur une ligne de gauche, de libération nationale.
Le Parti Acadien veut créer une province acadienne, la onzième du Canada,
en unissant six comtés majoritairement acadiens faisant arc entre Moncton et
le comté forestier du Madawaska. Naturellement, les nationalistes acadiens
calquent leur action sur celle du Parti québécois, et Euclide Chiasson, président
du Parti Acadien est un jouet de Rossillon qui cherche ici à allumer un
nouveau feu francophone dans la confédération canadienne. Entre 1974 et
1986, le Parti Acadien se présente à toutes les élections du Nouveau-
Brunswick, culminant en 1978 à 12% des suffrages provinciaux, soit plus de
30% chez les francophones acadiens... C'est d'ailleurs au cours de cette campagne
électorale de 1978, que les agents de Philippe Rossillon comme Yves
bataille masqué lui aussi au sein de l'association France-Acadie, seront les
plus actifs en arrosant les candidats acadiens d'une pluie de dollars...
***
A son retour du Canada, Yves Bataille édita un temps une Lettre de la
Francité, toujours financée par Rossillon... Puis Rossillon finança encore les
débuts de la librairie de voyage que Bataille tint jusqu'au milieu des années
90 dans une petite rue donnant sur la place de la contrescarpe, dans le 5ème
arrondissement de Paris...
Bien que la librairie de Bataille fut initialement destinée à servir de couverture
aux activités francitaires du réseau Rossillon, la permanence de l'engagement
de Bataille sur le front du national-bolchévisme le coupa rapidement
des cercles indépendantistes québecois de Paris qui lui préférèrent d'autres
cercles autrement plus présentables. Des cercles de gauche.
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Les chevau-légers de la Francité

France